Jean-Marie Lelong : 20 siècles de transition éducative. Du pédagogue au chercheur, du laboratoire à la classe !

Jean-Marie Lelong retrace l’historique des transitions éducatives passées avant de présenter le défi de la transition éducative du 21ème siècle : nouer un lien fort entre les chercheurs en sciences cognitives, les enseignants et les pédagogues.

VINGT SIECLES DE TRANSITION EDUCATIVE. Du pédagogue au chercheur, du laboratoire à la classe !

Il est des domaines où les progrès de la science ont des répercussions immédiates avec des effets très positifs pour notre population. C’est le cas de la médecine, par exemple. Qui accepterait de voir son médecin ausculter comme il y a vingt-cinq ans ? Quel hôpital utiliserait le matériel du siècle dernier ? Totalement impensable ! Les apports technologiques et scientifiques ont bouleversé la pratique quotidienne des soignants en profondeur, modifiant notre système de santé (avec des répercussions très fortes sur le budget de la nation). Il en est de même dans d’autres secteurs clés, comme l’industrie, le bâtiment, les transports, les médias,… et même notre « grande cuisine » qui fait la fierté de notre pays. En matière d’éducation, par contre, les progrès de la recherche sont bien présents, mais, leurs applications dans de nombreuses classes ne se voient que trop rarement. Combien de parents ont tenu ces propos en visitant l’école de leur enfant qui fut aussi la leur : « ça n’a pas changé ici ! ». La nostalgie du ton ne compensait pas la consternante vérité. Il apparaît donc nécessaire d’étudier pourquoi les réalités scientifiques découvertes depuis des années ne sont pas appliquées, voire même enseignées, ou alors, quand elles le sont, s’apparentent à des « expériences innovantes ». Quand une innovation reste une innovation, ce n’est plus une innovation ! Echec scolaire, inégalité des chances, ascenseur social en panne, évaluations internationales médiocres, formation des enseignants déconsidérée, … ces expressions entendues quotidiennement ne doivent pas occulter une autre réalité, celle des réussites, de l’innovation, de la modernisation, de la prise en compte du bien-être de l’enfant. Au sein de notre société, il y a une fracture éducative qu’il convient de combler. Une aporie ? Non, seulement une urgence de doter l’Ecole de nouveaux outils adaptés à la situation, au temps et à l’espace qui sont les siens. Pour situer notre propos, rappelons quelques définitions préalables, ensuite nous évoquerons les grandes transformations éducatives au cours des siècles et nous finirons par l’apport des sciences cognitives dans la transition éducative du XXI° siècle. Pédagogie, éducation, instruction : trois mots clés pour de multiples définitions selon les valeurs de chacun et la place que l’on souhaite donner à l’Ecole dans la société. Pour le sens commun, la pédagogie est l’action qui vise à provoquer des effets précis d’apprentissage. L’éducation est l’action de développer un ensemble de connaissances et de valeurs essentielles pour atteindre un seuil de culture qui sera ensuite transmis à la génération suivante. L’instruction est l’action de former l’esprit, d’enseigner, de transmettre des connaissances aux autres. Elle désigne le contenu des connaissances, des savoirs, des savoir-faire, des notions. La société fait-elle l’école ? L’école fait-elle la société ? Une nouvelle école pour une autre société ? Comment aborder l’avenir proche de notre système éducatif ? On ne prépare bien l’avenir qu’en ayant conscience de son passé. Revisitons-le !

L’ECOLE : UN MOUVEMENT PERPETUEL ! Dès l’époque gallo-romaine, l’école, non obligatoire et réservée à certains enfants ayant atteint l’âge de sept ans, se déroule en plein air, voire dans de petites maisons. Les élèves utilisent alors une sorte d’ardoise en bois et un stylet en métal. Le Maître est tout puissant et n’hésite pas à corriger l’élève dissipé ou inattentif en le frappant. Les enfants issus de familles riches peuvent ensuite fréquenter « l’université » dont l’enseignement prioritaire reste l’art oratoire, l’oral étant alors plus important que l’écrit, surtout dans la vie quotidienne. Il faut attendre le moyen-âge pour voir s’ouvrir de vraies écoles, dans les villes, et pour la plupart, sous couvert et à proximité de l’église. Les moines enseignent aux enfants de la bourgeoisie la lecture et l’écriture. Le latin est réservé aux plus riches, ceux qui fréquentent l’université médiévale. La mixité n’est pas de mise, les jeunes filles nobles ayant un destin déjà tracé : le mariage. En attendant, elles lisent beaucoup, apprennent la musique et le latin, et contrairement aux jeunes garçons, futurs chevaliers, elles n’ont pas à subir de longues séances d’éducation physique. Au dix-septième siècle, est dictée une déclaration royale de Louis XIV, sur l’obligation d’une école dans chaque paroisse. Des écrits aux actes, le chemin sera long, très long et très inégalitaire ! Les enfants de nobles, eux, dès l’âge de raison, c’est à dire à sept ans (cette expression est encore utilisée aujourd’hui dans certains milieux, notamment religieux), voient leur enseignement augmenté de deux nouvelles matières : les langues étrangères et les sciences naturelles. Bien sûr, le précepteur enseigne toujours le latin, les mathématiques,… mais présente également les nouveautés technologiques. Ainsi, à Versailles, une « machine révolutionnaire ( !) » fait son apparition, une petite « imprimerie ». Mais ce qui reste le domaine essentiel de l’apprentissage des enfants de la haute société, concerne l’Art de la guerre, avec une notion spécifique, l’intelligence militaire (qui comprend la théorie, la stratégie et la tactique). Le siècle des Lumières voit ceux qu’on a appelé les philosophes bouleverser la pensée unique de l’époque. La remise en cause de la religion, du fonctionnement politique, la volonté d’accorder une place à la Nature, à l’ouverture au monde, vont modifier les comportements et préparer de profonds changements qui conduiront à la Révolution Française. Rousseau, Voltaire, Diderot, D’Alembert, Montesquieu,… tous philosophes mais aussi pédagogues ! Rousseau énonce alors des concepts qui vont faire immédiatement débat ; « L’enfant apprendra auprès des choses elles-mêmes, à partir de ses propres expériences, et l’éducateur s’adaptera à cette fin, à son développement, sans l’endoctriner » ; il déclare la « nécessité de connaître l’évolution de l’enfant pour s’y confirmer » et impose la « critique du savoir encyclopédique ». Autres points forts de sa théorie, Rousseau ne souhaitait la lecture que d’un seul livre, Robinson Crusoé, (« la lecture est le fléau de l’enfance et presque la seule occupation qu’on sait lui donner », « je hais les livres, ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas ») et pointait (déjà) du doigt « la méfiance du professeur pour le changement » ! Rousseau reconnait et place la psychologie de l’enfant comme essentielle en matière d’éducation (« commencez donc par bien étudier vos élèves, car, très assurément, vous ne les connaissez point » !). Il faudra ensuite attendre le siècle suivant pour que la psychologie de l’enfant se développe et trouve une place significative avec C.Darwin, W.T. Preyer, A.Kussmaul, C.S.Hall notamment.

UNE ECOLE POUR TOUS ! Toutes ces périodes historiques ont connu une transition éducative qui accompagne les mouvements sociaux, philosophiques, politiques. Celle du dix-huitième siècle est donc plus une révolution qu’une transition. Le principe d’une éducation pour tous, même pour les plus pauvres (« Après le pain, l’instruction est le premier besoin du peuple » lançait Danton), conduit les révolutionnaires à s’emparer de l’instruction pour la remettre à la Nation au détriment de l’Eglise. L’Ecole et la Nation ne font plus qu’une et sont dorénavant indissociables de notre devise, « Liberté, Egalité, Fraternité », de notre drapeau, de notre hymne, des Droits de l’Homme et du Citoyen. En donnant de vrais pouvoirs aux communes, la Révolution a placé l’Ecole à côté de la Mairie, nouveau symbole d’autorité morale et politique en lieu et place de l’Eglise et du Château. C’est le début d’ailleurs d’un nouvel urbanisme communal, la construction de mairies-écoles, avec autorité du maire sur l’instituteur, ce dernier étant également secrétaire de mairie (poste jumelée encore en service il y a trente ans !). Cette volonté de doter les enfants du peuple d’une véritable instruction, trouve sa consécration dès le milieu du XIX° siècle, notamment avec les Lois Ferry, quand l’enseignement (primaire) devient obligatoire, laïc et gratuit! Sous la III° République, le projet politique était d’instituer durablement la République et d’abolir définitivement la monarchie. L’esprit républicain, associé à l’esprit de revanche, suite à la débâcle de 70-71 contre la Prusse et la perte de l’Alsace et de la Lorraine, devait être enseigné dès le primaire. Pour instituer, il fallait des instituteurs, dont l’autorité était aussi forte que le noir de leur blouse. Pour reconquérir, il fallait des soldats courageux, de véritables hussards ! Les hussards noirs de la république étaient nés, issus des écoles normales d’instituteurs, qui étaient alors, comme le rappelle Marcel Pagnol, de « véritables séminaires laïcs ». La condition des enfants, auparavant « enfants salariés » se transforment progressivement en « enfants élèves » (la loi de 1841 interdit le travail des enfants de moins de 8 ans ; la loi de 1851 interdit le travail de plus de 10 heures par jour pour les moins de 12 ans ; la loi de 1874 impose l’âge légal pour travailler à 12 ans). Leur sort devint-il plus enviable ? Certainement, bien que les nouvelles instructions fassent réagir de nombreux instituteurs. Ainsi, en 1861, un instituteur proteste contre l’interdiction des châtiments corporels. Philippe Dupont est instituteur au Pré-d’Auge, dans le Calvados, en école rurale. Il répond alors à une enquête ministérielle de décembre 1860, concernant la discipline et les punitions. Sa colère n’est pas feinte et découvrons-la : Face à un élève « méchant dont l’insubordination, tant elle est incorrigible, résiste à tout moyen disciplinaire », face à « un enfant qui pratique, à dix ans, des vices qu’on devrait ignorer à vingt ans », face à « un enfant qui est un monstre… et qui plus tard sera guillotiné ou mourra à Cayenne », il faut infliger « une correction corporelle au récalcitrant. Ce moyen de répression amènerait des résultats sérieux : Dieu et la conscience en conseillent l’emploi, mais la loi le défend ». Si on peut apprécier le style, on ne peut aujourd’hui en extraire le contenu, nous, pour qui le respect de la personne, le respect de son intégrité physique et psychique, le respect de ses émotions et de ses sentiments, sont les principes de base d’une éducation bienveillante, et les moyens de la transition éducative de notre XXI° siècle. Puis apparurent ensuite les grands pédagogues, dont les théories sont encore étudiées et servent de socle à de nombreuses pratiques pédagogiques. Citons, rapidement, quelques-uns des plus célèbres : John Dewey, 1859-1952, philosophe, pédagogue. L’école pour lui, devient le lieu de partage de l’existence et donc exemple de démocratie. Il valorise le travail manuel (hands-on learning) pour que l’école retrouve le concret de l’existence (pédagogie active, pédagogie de projet). Célestin Freinet, 1896-1966, s’inspire de Dewey et innove en instaurant le « texte libre » imprimé par les enfants, le dazibao (journal mural sous forme d’une grande affiche destiné à être lue en public et apposée à la vue de tous), le dessin et les activités d’art, l’expression libre, la coopération,… Il démissionnera de l’éducation nationale et créera « l’école de Vence ». Freinet ne valorise pas le jeu, mais le travail: « il n’y a pas chez l’enfant de besoin naturel du jeu; il n’y a que le besoin du travail,… ». Paulo Freire, 1921-1997, professeur d’université (histoire et philosophie). Il crée une méthode d’alphabétisation de masse en se référant au vécu du groupe. A partir d’une situation évoquée par l’apprenant, le vocabulaire est décomposé en syllabes, le mot reconstitué, et le passage à l’écrit se fait. Janusz Korczak était prêtre. Il accompagna ses élèves jusque dans la chambre à gaz de Treblinka. Il Publia un journal calligraphié dans son établissement. Maria Montessori, 1870-1952, est médecin. Elle s’occupe d’enfants déficients mentaux et invente une méthode célèbre qui porte son nom, qui met en avant le respect des rythmes de chaque enfant (pédagogie différenciée) et développe les sens et les fonctions cognitives en utilisant un matériel spécialement créé, à partir des travaux de Jean Itard et d’Édouard Seguin ; Lev Sémionovitch Vygotski, 1896-1934, était un psychologue soviétique, pédagogue constructiviste social, pour qui le langage oral et écrit est déterminant dans le développement des fonctions psychiques. Il créa le concept de « zone proximale de développement » qui caractérise les limites qu’une personne seule ne peut dépasser mais qu’elle accomplira avec l’aide de l’enseignant.

UNE NOUVELLE ERE ! A l’aube du XXI° siècle, nous sommes entrés dans une période qui se caractérise par la mise en place d’un véritable changement dans les pratiques éducatives. Celui-ci se décline sous deux aspects : une transition numérique et une transition humaniste.

1) La transition digitale apporte aux méthodes pédagogiques une palette d’outils informatiques facilitant l’acquisition des compétences. Le numérique ayant envahi l’espace social, donc l’espace familial, pour l’enfant, sa non utilisation en classe apparaitrait paradoxale, lui qui appartient, avec ses aînés, à cette génération nommée « digital natives » et composée de « Yuccie »,( « young urban creative », connectés en permanence aux réseaux sociaux », élevée au « biberon numérique ») et qui induit des comportements nouveaux tel le concept de « réseautage » (cette donnée est à prendre en compte dans tout enseignement comme facilitateur d’acquisition par un enseignant qui, bien souvent, est lui, un « digital migrant » puisqu’il a adopté cette technologie apparue après lui. Notons ici, la présence minoritaire d’un corps d’enseignants relevant de la fracture digitale, qui rejettent par choix ou par nécessité l’utilisation du numérique, notamment d’Internet ! Cette fracture peut être d’ordre générationnel, d’ordre social, d’ordre géographique, voire d’ordre idéologique).Le « réseautage », à partir des cercles de relations et d’échanges (FaceBook, Twitter, YouTube, Google, …) et associé à l’action de « clavarder » (bavarder à partir du clavier, comme disent nos amis Québécois) aboutit à la création d’une identité numérique avec un « moi numérique ». Contrairement aux autres identités connues (culturelle, sociale, personnelle), celle-ci évolue en fonction de critères externes. C’est cette identité nouvelle qu’il convient de gérer au mieux et en cela, l’élève doit en connaître les règles de construction et d’utilisation. Son périmètre d’action étant indéfini, dans l’espace et le temps, l’école ne peut y suffire, mais doit y prendre sa part. L’élève, hors école, utilise donc le numérique, quotidiennement, sous une forme que l’on peut résumer ainsi: 3D, 3 dimensions (textes, images, sons). L’école se doit d’utiliser les outils du quotidien comme elle l’a toujours fait (livres, duplicateur, photocopieur, cassette, magnétophone, magnétoscope, téléviseur,…). La grande différence avec le numérique réside dans son unicité: il sert à tout: apprendre, jouer, communiquer, créer, acheter, informer, désinformer, alerter, …. Le tout en ligne, en réseau, à découvert ! Il est donc nécessaire de bien connaître cet outil afin de l’utiliser à bon escient. L’Ecole doit mettre en place les conditions propres à ne pas freiner la créativité des élèves et même l’encourager. Le numérique y contribue car il renforce l’attention des élèves, leur implication, le retour d’information, la consolidation, tout ce qui est essentiel pour l’acquisition des apprentissages!

2) La transition humaniste est liée aux apports formidables de la science, et plus particulièrement des neurosciences et sciences cognitives. Ces découvertes permettent d’adapter la pédagogie en tenant compte du développement de l’élève, du fonctionnement de son cerveau, de ses émotions. De nouvelles méthodes (actives) voient le jour en améliorant celles qui existaient précédemment. Les progrès de la recherche scientifique, depuis la V° République, sont immenses. C’est Charles de Gaulle lui-même qui attribua des moyens importants aux chercheurs en les assurant d’une liberté totale de penser. Une citation célèbre (et certainement fausse) lui est attribuée, comme constat d’une Recherche sans moyens (« Des chercheurs qui cherchent, on en trouve, des chercheurs qui trouvent, on en cherche ! ») qu’il a voulu moderniser. A ce stade, je souhaite rappeler la nécessité pour nous, enseignants, de sensibiliser nos élèves à cette profession de chercheurs, à cette place trop souvent méconnue et pourtant si importante que notre société leur accorde. Cela est d’autant plus utile, que les élèves, sont souvent, eux-mêmes, placés en position de chercheurs lors des séances pédagogiques, en classe. Pour les compléter, j’ai la chance de pouvoir, cette année, participer au programme « Défi Kids Campus » avec l’Institut Pasteur. Cette initiation à la recherche, avec de vrais chercheurs, est une opportunité fantastique, avec des rencontres, des ateliers, des découvertes que les élèves préparent tout au long de l’année. Si les élèves peuvent ainsi rencontrer des chercheurs, il est possible, voire nécessaire, que les chercheurs viennent à la rencontre des élèves. Pour cela, comme envisagé par certains, on peut rêver de voir des laboratoires de recherche s’implanter au sein des écoles. Ce rapprochement « espace-temps» permettrait de nouveaux échanges plus fructueux et plus rapides, au service de la pédagogie. Aujourd’hui, la recherche scientifique a obtenu ses lettres de noblesse, et l’apport des sciences cognitives dans la pratique pédagogique doit rendre l’apprentissage plus efficace à moyen et court termes, plus attractif, motivant pour tous les élèves, et moins discriminant. Les techniques modernes, notamment en neuro imagerie, ont accéléré la connaissance du fonctionnement du cerveau tout en écartant les « neuromythes ». Cependant, l’homme n’étant pas composé d’un seul bloc identique, commun à tous, l’instauration de lois générales n’est pas envisageable. De toutes les transitions éducatives évoquées ci-dessus, celle d’aujourd’hui concerne le développement physique et intellectuel de l’enfant. La loi d’orientation de 1989 plaçait l’élève au centre du système scolaire, l’arrivée des sciences cognitives place son cerveau au cœur des moyens d’apprentissage, lui qui assume toutes les fonctions intellectuelles, la conscience, les fonctions inconscientes et le fonctionnement de notre corps. Il dirige toutes les actions de la vie ; c’est l’organe qui perçoit, qui pense, qui agit. Les sciences cognitives étudient les « mécanismes et lois de la vie mentale » et relient plusieurs disciplines : la psychologie cognitive et la linguistique cognitive, l’intelligence artificielle et les neurosciences, la philosophie de l’esprit, l’anthropologie et la sociologie cognitives. Ces disciplines doivent être l’objet d’enseignement lors de la formation initiale et de la formation continue des enseignants ! L’objet principal de la transition éducative repose sur le rapprochement entre les sciences cognitives et l’enseignement en classe. De nombreuses initiatives en ce sens ont lieu depuis une vingtaine d’année et tendent à s’accroître. Parmi les points abordés, la prise en compte de la mémoire, de la motivation, de l’émotion, est essentielle. Pour cela, les études récentes sur le cerveau sont une source infinie pour ceux qui souhaitent comprendre et connaître les capacités dont chacun dispose mais n’utilise que partiellement. Ainsi, pour mieux appréhender ces questions, n’oublions pas que le comportement humain a évolué et évoluera encore selon l’évolution de son cerveau. La maîtrise du fer et la fabrication d’outils, l’apparition du feu et de sa conservation puis de sa fabrication, ont permis à l’homme préhistorique d’absorber une nourriture chaude. Jusqu’ici, rien de nouveau ! Cependant, les études récentes ont montré que cette nourriture chaude (essentiellement composée de viande), au terme d’un processus digestif complexe, a favorisé l’encéphalisation, le développement du cerveau, ce qui a permis à nos lointains ancêtres de développer de nouvelles activités consommatrices d’énergie, comme la marche longue, la course,… en modifiant progressivement leur aspect physique. Personnellement, j’ai toujours été fasciné par les facultés exceptionnelles développées par certaines personnes que j’ai rencontrées, notamment chez mes partenaires de l’échiquier. En effet, au cours de ma modeste carrière de joueur d’échecs de compétition, j’ai affronté des adversaires de tous âges, capables d’exécuter plusieurs parties simultanément en aveugle et de les restituer intégralement, plusieurs mois ou plusieurs années après. Avaient-ils un cerveau différent du mien ? Comment l’utilisaient-ils ? Et moi, pourrai-je un jour les égaler ? La science répond aujourd’hui à ces questions. Mon modeste niveau échiquéen me permit toutefois, seule heure de gloire d’un parcours amateur, d’éviter une défaite en concédant le match nul contre le champion du monde Boris Spassky. Célèbre soviétique naturalisé français, Spassky opposé au génial américain Bobby Fischer, en 1972, à Reykjavik, vit son match pour le titre mondial transformé en combat Est-Ouest, symbole d’une guerre froide de triste mémoire. Pour atteindre mon objectif (à ce niveau, ne pas perdre est déjà une victoire !), j’ai dû développer et utiliser ma mémoire, ma concentration, ma motivation, gérer mes émotions : tous quatre, éléments cognitifs indispensables et par ailleurs, véritables moyens et mécanismes d’acquisitions de connaissances. La suite logique de cette aventure a été l’introduction du jeu d’échecs dans ma pratique quotidienne professionnelle puis dans les écoles de ma commune où une cinquantaine de classes ont découvert les bienfaits de ce jeu aux multiples apports, favorisant les acquisitions de compétences et de connaissances. L’apport des neurosciences peut aussi conforter certaines pratiques en les validant. Ainsi, les nombreuses études menées sur la plasticité du cerveau ont prouvé que le développement intellectuel n’est pas, comme énoncé depuis longtemps, déterminé uniquement par la petite enfance. Il y a des réajustements ensuite, selon des processus assez simples. Une de ces applications possibles concerne l’aide aux élèves en difficultés, le soutien scolaire, les actions spécifiques, nécessaires car bénéfiques pour les enfants et adolescents ainsi soutenus par des professionnels spécialisés. Les progrès ainsi mesurés découlent de modifications cérébrales établies scientifiquement.

EN CLASSE : QUELLES NOUVELLES STRATEGIES D’APPRENTISSAGE ? Nous touchons là à une question primordiale : comment renforcer l’attention des élèves ? Comment les impliquer ? Comment donner du sens aux apprentissages ? Comment instaurer un climat de classe propice aux apprentissages ? Aujourd’hui, nous l’avons vu, de nombreux outils sont à la disposition des enseignants afin de favoriser et de développer l’attention des élèves ; des outils qui permettent le travail sur la concentration, la respiration, la patience, le respect,… et surtout, la mise à disposition d’un matériel pédagogique attrayant sans être distrayant. La synergie entre ces outils, ces ressources cognitives, favorisent le développement de l’attention et la prise de pouvoir de l’enfant sur son propre processus d’apprentissage. Pour cela, il faut également lui livrer ces outils, comme le recommandent dorénavant les instructions officielles. L’élève doit apprendre à apprendre et l’enseignant doit donc apprendre à « apprendre à apprendre ». Comme l’éducation nationale prescrit mais ne fournit pas, il convient de se tourner vers les publications scientifiques, qui, elles, se succèdent à grande vitesse. L’accent est fortement mis également sur le développement des « soft skills », ces compétences transversales que les élèves doivent acquérir et adopter, et qui concernent essentiellement des aptitudes : être créatif, savoir résoudre des problèmes, penser de manière critique, savoir communiquer, collaborer, être en mesure de s’adapter,… Ainsi, l’élève est amené à réfléchir sur ses propres apprentissages, à prendre conscience de la manière d’apprendre. Des stratégies en ce sens sont maintenant disponibles et utilisables en classe. Cependant, la « scientifisation » de la pédagogie (passé d’une pédagogie fondamentale à une pédagogie appliquée) n’est certainement pas étrangère à la modification de l’évaluation professionnelle, passée alors d’une « obligation de moyens » à une « obligation de résultats », instaurant ainsi un mouvement de tension chez les enseignants, pour qui la pédagogie n’est pas une science exacte et ne le deviendra jamais. L’implication des élèves doit correspondre à un engagement réel, qui est favorisé notamment par les « méthodes actives » (apprentissage par projets, par résolution de problèmes, par études de cas, par conception, par investigation). Elles permettent la coopération, l’autonomie, la responsabilisation, la construction de compétences transversales, la motivation intrinsèque, et donnent du sens aux apprentissages. En ce qui concerne le climat de classe, il faut aujourd’hui admettre qu’il a de réelles répercussions sur le comportement et les résultats de l’élève. Là aussi, le rôle de l’enseignant est décisif et doit prendre en compte les besoins spécifiques de l’enfant : besoin de compétences, besoin d’autonomie, besoin d’appartenance sociale ; ceux-ci permettront à l’enfant d’atteindre le sentiment d’auto efficacité, sentiment de « plaisir éprouvé » lié à la réussite de l’objectif qu’il s’était fixé. Cette réussite doit être la finalité de la transition éducative que nous appelons de nos vœux. Cette dernière n’a de place qu’avec l’apport des sciences cognitives et notre devoir est de les associer concrètement aux méthodes pédagogiques. Le rapprochement « Recherche et Développement » et « Education » est inéluctable. La logique nous montre que cette mutation ne sera accomplie que si elle est portée par la transmission du « témoin » entre le pédagogue et le scientifique, les deux concourant à la réussite de l’équipe dans ce relais sans fin qu’est l’évolution éducative. Auparavant, deux entités se distinguaient et s’opposaient parfois, alors qu’elles devaient se compléter : le pé- dagogue, philosophe de l’éducation, intellectuel, pour certains, idéologue et théoricien pour d’autres, et le professeur, acteur de terrain, seul dans sa classe, et parfois solitaire dans sa pratique, ses doutes, ses besoins,… Aujourd’hui, une troisième force est apparue, issue de la recherche scientifique : sera-t-elle le lien entre les deux autres ? C’est le débat qui anime les acteurs de la transition éducative et auquel nous sommes fiers d’y (modestement) contribuer.

*** Références : « Les sociétés et leur école », F.Dubet/M.Duru-Bellat/A.Vérétout ; Editions du Seuil. « Le cerveau évolue-t-il au cours de la vie ? », C.Vidal, Editions Le Pommier ; « Mets-toi ça dans la tête », Brown/Roediger/McDaniel ;Editions Markus Haller. « Une histoire de l’école », F. Jacquet-Francillon, Editions Retz. « Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner », B.Cyrulnik/P.Bustany/J-M Oughourlian/C.André/T.Janssen/P.VanEersel ; Editions Albin Michel. « Libérez votre cerveau ! », I.Aberkane ; Editions Robert Laffont. « L’évolution du système éducatif de la France » ;Rapport, Ministère de l’Education Nationale, de l’enseignement supérieur et de la Recherche ; « Les stratégies d’apprentissage à la lumière des sciences cognitives » ; Franck Ramus ; article pour le café pédagogique. « Les grands penseurs de l’Education », Revue « Les grands dossiers des sciences humaines », numéro 45.

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