Tiphaine Beaussier : Vers une sensibilisation et une formation des enseignants pour généraliser la bienveillance à l’école

Dans un plaidoyer argumenté en faveur de la bienveillance à l’école, Tiphaine Beaussier s’appuie sur la recherche scientifique pour montrer son efficacité sur la réussite scolaire et l’épanouissement des élèves et également pour encourager une sensibilisation et une formation des enseignants sur ce sujet.

Vers une sensibilisation et une formation des enseignants pour généraliser la bienveillance à l’école

Témoignage dans une classe de CM1. En début d’année, certains élèves n’osaient pas prendre la parole. Léo* même, restait prostré, ne levait pas les yeux de sa table. Aujourd’hui c’est un enfant qui a encore parfois des moments de découragements, mais qui est joyeux. Estampillé « enfant en dépression » l’an passé, qui commençait à faire pipi au lit la nuit, et faisait des crises terribles pour ne pas aller à l’école le matin. Cette année, après un mois d’école, il répond, un peu maladroitement, à la question «  Qu’aimes-tu le plus chez toi ? » : « l’école ». Sa réponse est hors-sujet mais assez éloquente.

Mathis* lui, est arrivé nouveau cette année. Pendant deux mois il a pleuré tous les jours. Non parce que ses camarades d’avant lui manquaient ou qu’il se sentait déstabilisé par son changement de vie. Il pleurait car il se sentait nul. Convaincu de son incompétence dans tous les domaines, il faisait de vrais blocages qui le paralysaient. Il était les années précédentes scolarisé dans une école parisienne privée très élitiste, où les « mauvais » élèves étaient recalés au fond de la classe, où les enfants avaient deux heures de devoirs quotidiens après la classe, et ce depuis les plus petites classes de l’élémentaire. Son dossier scolaire montre un enfant en réussite jusqu’au CE1, puis la chute est brutale. Sa moyenne passe de 16/20 à 8/20 en deux trimestres. Y a-t-il eu un drame familial, un problème de santé ou autre raison sociale ou familiale qui expliquerait cet échec ? En rendez-vous la maman explique que son fils a « juste » perdu confiance en lui, face aux exigences de sa professeure et aux moqueries des camarades qui accompagnaient chaque remarque négative voire cynique de la part de l’enseignante. Les élèves étaient d’ailleurs systématiquement classés à chaque examen et le rendu des notes se faisait dans l’ordre, à l’oral, devant toute la classe, Mathis recevant toujours son travail en dernier. L’année suivante de CE2 n’a pas été meilleure. Le type de relation enseignant-élève était le même, le professeur confondant toujours son rôle de pédagogue avec celui d’inquisiteur. Aujourd’hui, après quatre mois passés dans sa nouvelle classe, Mathis ne pleure plus. Il soupire parfois mais ose demander de l’aide. Il sait parfaitement expliquer ce qui lui pose problème, signe qu’il ne se sent plus noyé dans la tâche à accomplir. Dernièrement, il lui arrive même de porter un regard bienveillant sur son travail : « j’ai fait des erreurs mais je les ai comprises. Je sais que je vais m’améliorer. » Ses résultats sont d’ailleurs très bons, même s’il n’en est pas encore convaincu.

Quelle est cette pédagogie nouvelle qui redonne confiance aux élèves les plus cassés ou désespérés ? Quel est ce dispositif spécial, ce plan de rescousse si efficace, cette thérapie miracle ? Juste de la bienveillance… ou je dirais plutôt de la bienveillance avant tout. Un regard aimant et positif porté sur les élèves pour permettre à chacun de se sentir bien et d’être en possession de toutes ses capacités.

 

Mais qu’est-ce que la bienveillance, dans le fond ?

En voici une définition: “Disposition affective d’une volonté qui vise le bien et le bonheur d’autrui”. Appliquée au contexte scolaire, cette définition renvoie à une disposition de l’enseignant à être attentif au bien-être de chacun, de chaque élève.

Ce souci de bienveillance apparaît en 2014 dans les textes officiels de l’Éducation Nationale. Dans le Bulletin Officiel du 22 mai 2014, est annoncé comme un des quatre grands axes à poursuivre par l’École : « Promouvoir une école à la fois exigeante et bienveillante. Lieu d’enseignement et d’apprentissage, l’école est aussi un lieu de vie dans lequel chaque élève doit se sentir en confiance. L’action sur le climat scolaire est déterminante pour la réussite scolaire et le bien-être des élèves. »

 

Certains se sont indignés de voir apparaître ce terme entrer dans l’Éducation nationale. Dans un article du SNPI-FSU d’octobre 2014, « Méfions-nous de l’usage si répandu de la notion de bienveillance », le secrétait général du syndicat, Paul Devin, revient sur ses réticences à faire entrer ce concept de bienveillance dans l’école. Il explique le risque, selon lui, que ce concept inscrive la réussite éducative plus dans la capacité d’empathie et la qualité relationnelle de l’enseignant plutôt que dans sa capacité à élaborer des dispositifs didactiques et des situations d’apprentissages efficaces. Elle réduirait la compétence professionnelle des enseignants. Un autre risque serait que la bienveillance fasse porter aux enseignants la responsabilité des échecs des élèves, en lieu et place des responsabilités institutionnelles, d’autant plus que ce moyen « idéaliste » ne coûterait rien à l’institution : «Pour dire les choses plus trivialement, un facteur du succès du concept de bienveillance dans son usage par les décideurs est lié à son absence de coût et que dans le contexte budgétaire actuel, les politiques pourraient être abusivement tenté par un axe de progrès présumé qui n’engagerait aucune mobilisation budgétaire et ne relèverait que du discours ». Il interroge sur « les effets d’un discours qui suppose que l’absence de bienveillance serait un trait caractéristique de nos difficultés à démocratiser la réussite ».

Il ne s’agit pourtant pas de réduire les compétences de l’enseignant aux seules capacités d’empathie et de bienveillance, mais plutôt d’ajouter de l’empathie et de la bienveillance dans nos enseignements et dans notre relation aux élèves. Pourquoi craindre que les qualités humaines mettent à mal nos qualités de professionnels de la pédagogie ? Loin d’être incompatibles, les premières sont même indispensables à tout bon pédagogue qui se respecte.

 

Depuis plusieurs années, de nombreuses recherches ont permis de rendre compte de l’importance du regard porté par l’enseignant sur ses élèves, de l’importance du regard positif dans l’estime de soi et dans la réussite scolaire.

Voici une des expériences rapportée par Jean-Paul Delevoye lors des Ateliers du bonheur à l’école, organisé par la Fabrique Spinoza en janvier 2015 : « Pour commencer, je voudrais vous rapporter une expérience aux Etats-Unis qui m’a beaucoup frappé, où l’on indiquait aux professeurs qu’il y avait des « pépites » dans la classe et qu’il fallait donc être attentif à l’accompagnement de ces talents. Deux ou trois ans après, les professeurs étaient enthousiastes, les élèves étaient épanouis, il y avait d’excellents résultats… C’est alors que les scientifiques ont révélé qu’il n’y avait pas de prédispositions particulières chez les élèves pour de tels résultats. C’est le regard des professeurs qui avait changé. Ils avaient porté un regard positif sur la potentialité de l’enfant, qui avait alors ressenti la confiance de l’enseignant et voulait en être à la hauteur.”

Jacques Lecomte, lors de cette même journée de rendez-vous de la Fabrique Spinoza, explique que des chercheurs ont essayé de montrer l’intérêt et l’importance de l’empathie chez l’enseignant. Ils ont fait passer entre autres des échelles d’empathie aux enseignants et ont montré que dans les classes où les enseignants possèdent un niveau élevé d’empathie, les résultats des élèves étaient meilleurs.

Les chercheurs D. Aspy et F. Roebuck (“On n’apprend pas d’un prof qu’on n’aime pas, Résultats de recherches sur l’éducation humaniste”) ont eux aussi démontré l’importance de la qualité de la relation enseignant-élève, reposant sur 3 attutides principales (l’authenticité, la considération et l’empathie), dans la réussite scolaire. Ils voulaient savoir ce qui se passait en classe lorsqu’un enseignant sait montrer à ses élèves qu’il les aime vraiment, les comprend et veut les aider. Pour leur expérience, ils ont choisi au hasard 25 enfants de 6 ans travaillant avec un enseignant à haut niveau d’interactions facilitantes et 25 autres enfants du même âge ayant un enseignant à bas niveau d’interactions facilitantes. Ils ont fait passer un test de QI aux uns et aux autres en début et en fin d’année. Les élèves du premier groupe ont gagné en moyenne 9 points de QI alors que les autres n’ont fait aucun progrès significatif.

Jacques Lecomte, dans un article sur l’éducation humaniste datant d’avril 2013, nous explique que les chercheurs ont poussé plus loin l’expérience en mettant au point un programme destiné à améliorer le niveau des enseignants sur les trois qualités humaines citées précédemment: l’authenticité, la considération et l’empathie. Ceci a notamment abouti aux résultats suivants au sein d’une école située dans un environnement socio-économique très faible. Après la formation, il n’y avait pratiquement pas de changement de comportement chez les enseignants n’ayant pas suivi le programme, tandis que ceux ayant suivi le programme présentaient une sensible augmentation du nombre et de la qualité des relations, avec les effets suivants :

– cette école a gagné neuf rangs dans l’échelle de compétence en lecture des élèves de la commission scolaire locale (l’école dessert le plus grand nombre d’élèves défavorisés dans cette zone scolaire) ;

– en moyenne, les élèves de 7 à 10 ans de cette école ont fait plus de progrès en mathématiques que tous les élèves de la zone scolaire ;

– l’école avait le taux d’absentéisme le plus bas de son histoire (8,8 %) en quarante-cinq ans d’existence ;

– le nombre de bagarres entre élèves a diminué de façon significative ;

– le vandalisme a diminué de façon significative (ce problème auparavant sérieux n’en était plus un) ;

– le pourcentage de démission chez les enseignants est passé de 80 % à 0 % ;

– des enseignants d’autres écoles ont commencé à demander à être mutés dans cette école.

Les auteurs en concluent donc que le meilleur moyen pour les enseignants d’aider vraiment leurs élèves à apprendre et à mieux respecter la discipline consiste à suivre un programme de formation qui leur enseigne systématiquement à employer des modes d’interaction et de communication efficaces.

Ces résultats sont la preuve de la portée que peut avoir une attitude positive des enseignants sur leurs élèves et sur la qualité du climat scolaire en général .

 

En conclusion.

Ces expériences nous montrent que ce concept de bienveillance n’a rien d’une  vision « idéaliste » ou « néo-libérale » de l’acte d’enseigner. Elles témoignent de l’importance des qualités relationnelles chez un enseignant. Or la question de l’intelligence relationnelle ou émotionnelle ne fait pas partie de la formation initiale des enseignants. Grâce notamment aux progrès en neurosciences, nous savons pourtant aussi que, plus que le coefficient intellectuel d’un élève, c’est son coefficient émotionnel qui est facteur de réussite à l’école. Une bonne confiance en soi et une bonne estime de soi sont plus efficaces qu’un bon QI. Or une attitude bienveillante de l’enseignant favorise le développement de cette confiance en soi.

Être bienveillant, ce n’est pas être sympa avec ses élèves. C’est beaucoup plus que ça. C’est leur assurer un environnement sécurisant, indispensable au bon développement de leurs capacités sollicitées dans l’acte d’apprendre. Les résultats de l’expérience menée par D. Aspy et F. Roebuck nous permettent de plus d’être optimistes : il n’y a pas des enseignants bienveillants par nature et d’autres qui ne le sont pas et qui ne le seront jamais car ce n’est pas dans leur personnalité. Les capacités d’intelligence émotionnelle et relationnelles peuvent se travailler et se développer. Nous sommes donc tous aptes à en avoir et à en faire usage.

Le concept de bienveillance n’a rien de nouveau mais il nous appartient, en tant qu’acteur d’une transition éducative, de rappeler l’importance qu’elle joue dans la réussite scolaire et l’épanouissement de nos élèves. Il nous appartient de la défendre et de la promouvoir face à ceux qui l’opposent à un enseignement basé sur les seules compétences didactiques de l’enseignant. l’Institution a déjà commencé à prendre en compte l’élève dans toute sa personne et à mettre la confiance en soi en compétence à développer et à acquérir. Mais pour être cohérent avec cette demande elle doit l’accompagner d’une formation pour les enseignants aux capacités relationnelles. L’élève n’est pas qu’un enfant qui répondrait positivement à une bonne mécanique pédagogique. Comment apprendre la confiance en soi d’un enseignant qui ne serait pas bienveillant ? Pour s’épanouir et être en réussite, l’élève a besoin d’avoir confiance en l’adulte.

Comme le dit Boris Cyrulnik, « pour devenir intelligents, nous devons être aimés ».

Tiphaine Beaussier

Le 5 janvier 2017.

 

* Les prénoms ont été changés afin de préserver l’identité des enfants.

 

Références :

– BO du 22 mai 2014

– article du SNPI-FSU, octobre 2014 : « Méfions-nous de l’usage si répandu de la notion de bienveillance »

– Jean-Paul Delevoye, Rencontres Ateliers du bonheur à l’école, organisées par la Fabrique Spinoza, janvier 2015

– Jacques Lecomte, « l’éducation humaniste » avril 2013

 

 

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